jeudi, février 14, 2008

Le mythe de l'Inquisition...

On trouve parfois de bonnes choses sur Wikipedia:
L'Inquisition espagnole fut établie au XVe siècle en Espagne. La Pays Bas étant alors possession du roi d'Espagne. En 1522, Charles Ier d'Espagne étend le champ d'action de l'Inquisition à la Hollande. Ce fut le principal point de contact entre l'Inquisition et la réforme, qui prend son ampleur au XVIe siècle. Cette Inquisition hollandaise fit son travail : elle réprima ce qu'elle considérait comme une hérésie, mais dans un fonctionnement particulièrement dur, de l'aveu même du roi Philippe II.

Les victimes de cette répression religieuse furent considérées comme des martyrs de la réforme, et la répression elle-même alimenta certainement le rejet par les Hollandais du régime espagnol, obtenu après près d'un siècle de troubles (guerre dite de Quatre-Vingts Ans, 1566-1648). L'indépendance de la Hollande se construisit ainsi sur un fond de lutte pour la liberté religieuse, contre l'Espagne catholique et son Inquisition. À la fin du XVIe siècle, le thème de l'Inquisition passe ainsi dans la culture des Églises réformées, porté par un culte des héros à la fois nationaliste et religieux.

L'Angleterre du XVIIe siècle est à la fois protestante, en contact culturel et économique étroit avec la Hollande, et en lutte d'influence contre l'Espagne catholique. Dans ce contexte, le thème de l'Inquisition trouve un nouveau relais dans les milieux protestants et nationalistes anglais. D'historique, l'image devient alors mythique et polémiste. (On peut trouver un exemple précoce de cette relecture dans l'histoire et l'œuvre de Antonio del Corro.) La référence n'est plus alors celle de l'Inquisition hollandaise, mais une relecture de l'activité qu'avait eu l'Inquisition en Espagne au moment de sa mise en place. L'Inquisition devient un symbole repoussoir de la brutalité et des violences du catholicisme et de ses tortures, sous la responsabilité de l'Espagne et de la Papauté. Ce symbole valorise par contraste la liberté et la libération apportées par le protestantisme, et justifie moralement la lutte contre le catholicisme aussi bien externe (guerre contre l'Espagne) qu'interne (persécutions religieuses en Irlande).

Le XVIIIe siècle est celui des Lumières, dont la philosophie se définit comme se démarquant de l'obscurantisme passé : la religion naturelle s'oppose au dogme traditionnel. L'idée de chercher la vérité à travers le libre exercice de la raison éclairée par le débat, portée par la noble ambition de former des hommes « libres et de bonnes mœurs », devient le programme de la franc-maçonnerie. Ce programme passe des loges anglaises, largement en symbiose avec l'Église d'Angleterre, et essaime en France, dans une élite intellectuelle qui commence à être déchristianisée. Ce qui se dit dans les loges est un secret difficilement accessible, mais il paraît naturel que le mythe de l'Inquisition ait été importé à cette occasion, et ait servi à illustrer les débats sur l'obscurantisme et la liberté. De fait, l'Inquisition devient à partir du XVIIIe siècle un thème récurrent du discours anticlérical. Voltaire la prend pour cible constante. Diderot la prend pour cible (entre autres…) dans son Encyclopédie. Le thème de cette nouvelle image n'est plus la violence, mais la raison. L'Inquisition devient le symbole de l'obscurantisme, l'instrument par lequel l'Église impose un dogme par la violence.

Au XIXe siècle, le thème des lumières continue à vivre dans le discours anticlérical, et est de plus relayé par la vision que le romantisme a donné du Moyen Âge, dont l'image est reconstruite à cette époque (voir par exemple dans un autre registre le cas de Viollet le Duc). Le thème est porteur. Ainsi, Michelet publie en 1841 le Procès des Templiers, en 1862 La Sorcière ; Victor Hugo publie en 1882 un drame en quatre actes intitulé « Torquemada », fait pleurer les foules sur le sort d'Esméralda dans Notre Dame de Paris. Pour le contraste de l'image, la victime est « forcément » pure et innocente. Ce genre de thème littéraire (parfois fantaisiste, voir Histoire de l'Inquisition en France) entretient et développe l'image mythique d'une Inquisition atemporelle, barbare et oppressive, œuvre d'ecclésiastiques rigides et pervers.

Au XXe siècle, l'Inquisition passe dans le vocabulaire courant, devenant un mot commun pour désigner un certain genre de persécution, hystérique, souvent collective et toujours spectaculaire. Le genre littéraire toujours actif se prolonge dans la bande dessinée, les jeux vidéo, où il s'affranchit de toute prétention à une quelconque vérité historique. L'Inquisition cesse d'être présente dans le discours politique quotidien. En revanche, l'histoire de l'Inquisition reste un enjeu social : en tant que participant au « mythe fondateur », elle contribue à l'auto-justification actuelle des mouvements qui furent anticléricaux aux XIXe et XXe siècles. Ce genre historique fusionne les thèmes des discours anticléricaux et romantiques du siècle précédent. Il y ajoute quelques touches plus modernes (une Inquisition au service d'une société totalitaire, une répression parfois antisémite) héritées des grands débats du XXe siècle.

Le laïcisme comme une conséquence des opérations de propagande de la Couronne d'Angleterre du XVIIIème siècle?

5 commentaires:

fdo a dit…

Bonjour,
1. L'article de Wikipedia est sujet à controverse dans la mesure où il ne cite pas de sources. Je vous indique donc une source qui va dans le sens de l'article : Dossier 'Inquisition et intégrisme', "Historia spécial", n° 47, mai-juin 1997.
2. Je vous propose de lire mon article "l'inquisition, l'épouvantail anticatho" (cliquez sur mon pseudo ci dessus).

Mickaël a dit…

Bonsoir,

Je vous remercie pour votre commentaire et votre texte.

fdo a dit…

"Que recherchent la Papauté et ses enquêteurs en interrogeant tout au long du siècle des milliers de suspects ? L'éradication de l'hérésie, bien sûr ; mais pas forcément, en tout cas pas d'abord, l'élimination physique des hérétiques. La peine est en effet médicinale, indépendamment des abus de tel ou tel inquisiteur. Cette volonté explique que la peine capitale - toujours exécutée par le bras séculier - ait été peu appliquée au cours du siècle : les quelques études menées pour le XIIIe siècle donnent une proportion de condamnations au bûcher très nettement inférieure à 10 % des peines. La mort est d'ailleurs réservée aux relaps, hérétiques ayant abjuré avant de retomber dans l'erreur, en vertu du principe simple que le châtiment doit être proportionnel à l'attachement du coupable à sa croyance.
Il ne fait aucun doute qu'au XIIIe siècle, comme encore par la suite, la justice inquisitoriale s'est montrée beaucoup moins expéditive que celle des cours civiles."
Patrick Henriet (Maître de conférence d'histoire médiévale à l'Université Paris IV Sorbonne) in Histoire de la papauté, sous la direction d'Yves-Marie Hilaire, "Le contrôle du monde chrétien", coll. Histoire, Points Seuil, 2003, p.225-226

Mickaël a dit…

Une lecture bien intéressante. Je vous remercie.

Anonyme a dit…

Ce n'est pas parce que les opposants de l'Église catholique (schismatiques et anticléricaux, principalement) ont exagéré le nombre de victimes de l'Inquisition torturés et mis à mort que cela permet de déduire que l'anticléricalisme n'est que le produit d'une propagande éhontée.

Il ne faut pas oublier que cette propagande est basée sur des faits réels et terrifiants (dont la quantité a été loin d'être négligeable, en particulier à ses débuts, pour imposer un régime de terreur à toutes les tentations de déviationnisme, ainsi qu'au milieu du XVI° pour combattre le protestantisme), et que l'anticléricalisme ne s'en est servi que comme un argument (certes puissant) parmi de nombreux autres.

L'exagération des uns ne doit pas servir de justification à la minimisation des autres.